Publiée dans La Presse, le 11 août 2026

Le recours à la charité ne devrait pas être une étape normale de la vie de milliers de familles, estime la directrice générale du Regroupement Partage.

Au Québec, nous nous sommes habitués à voir des familles demander de l’aide pour manger, se vêtir ou préparer la rentrée scolaire de leurs enfants. Nous nous en indignons encore, mais de moins en moins longtemps. Une collecte, quelques images de bénévoles, puis l’actualité passe à autre chose. Le véritable enjeu n’est pourtant plus seulement l’augmentation des besoins. C’est que nous avons normalisé le fait qu’un nombre croissant de personnes ne peuvent plus répondre, par leurs propres moyens, à des besoins fondamentaux.

Dans le milieu communautaire, la pauvreté ne se présente pas sous forme de tableaux. Elle arrive sous les traits d’un parent qui calcule ce qu’il peut retirer du panier d’épicerie. Elle se glisse dans le silence d’un enfant qui ne veut pas dire à son professeur qu’il n’a pas le matériel demandé.

Elle se voit chez des personnes qui travaillent, mais n’ont plus aucune marge après le loyer, l’épicerie et les factures.
Ces familles ne demandent pas du luxe. Elles demandent un peu d’air et la possibilité de préserver leur dignité.

Depuis des années, nous parlons de loyers trop élevés, d’aliments plus coûteux et de salaires insuffisants. Les mots finissent par s’user. Le Bilan-Faim 2025 a pourtant recensé plus de trois millions de demandes d’aide alimentaire par mois au Québec⁠1. Derrière ce nombre, il y a des choix très concrets : acheter du lait ou payer une facture ; remplacer des chaussures devenues trop petites ou remplir le réfrigérateur ; équiper un enfant pour la rentrée ou éviter un retard de loyer.

Nous ne sommes plus devant des urgences isolées, mais devant une fragilisation durable d’une partie de la population.

12 000 enfants, et les autres
Cet été, grâce à une vaste mobilisation, 12 000 enfants pourront commencer l’année scolaire avec le matériel nécessaire. Pour certains, ce sera un sac à dos choisi avec fierté, une boîte à lunch neuve ou des crayons qu’ils n’auront pas à emprunter. Pour un enfant qui craignait d’arriver les mains vides, cela peut changer la façon d’entrer dans sa classe le premier matin.

Mais ces 12 000 enfants ne représentent qu’une fraction de besoins infiniment plus grands. Partout au Québec, des familles vivent les mêmes choix déchirants. Sans davantage de dons, il demeure toutefois impossible d’ouvrir de nouveaux points de service et de rejoindre tous les enfants qui auraient besoin de cette aide.
Notre réponse collective demeure pourtant organisée comme si chaque crise était temporaire. Nous aimons voir le résultat : un sac remis à un enfant, un panier distribué, des légumes récoltés.

Nous voyons moins ce qui rend ces gestes possibles : la coordination, les achats, le transport, les lieux d’accueil, les bénévoles et les personnes qui accompagnent les familles. Cette infrastructure est invisible, mais elle tient une part importante de notre filet social.

Or, plusieurs organismes n’ont accès à aucun financement gouvernemental récurrent ou voient diminuer des contributions essentielles. Ils doivent chaque année convaincre de nouveaux partenaires et organiser des campagnes, alors que leurs équipes sont déjà mobilisées sur le terrain.

Il y a là un paradoxe : nous comptons sur le milieu communautaire pour absorber les conséquences de nos échecs collectifs, mais nous le finançons encore trop souvent comme un service accessoire.

La philanthropie et la générosité de la population sont donc indispensables. Les dons permettent à toute une chaîne de solidarité de se mettre en mouvement et, parfois, d’atteindre un enfant qui serait autrement resté en marge. Ils donnent aux organismes la capacité de rejoindre davantage de familles, dans davantage de communautés.

Aider une famille, ce n’est pas seulement lui remettre quelque chose. C’est l’accueillir sans jugement, lui permettre de choisir, préserver sa dignité.
Nous ne pouvons pas continuer à célébrer la générosité tout en acceptant que le recours à la charité devienne une étape normale de la vie de milliers de familles.

La solidarité est une force immense, mais elle ne doit pas devenir l’excuse qui nous permet de tolérer l’intolérable.

Demandons-nous plutôt quelle société nous construisons lorsque tant de personnes doivent dépendre de cette aide pour traverser un mois, nourrir leurs enfants ou leur permettre de commencer l’école avec confiance.

Ce qui devrait nous inquiéter le plus, ce n’est pas que les organismes communautaires demandent encore de l’aide. C’est que nous ayons fini par trouver normal qu’autant de familles en aient besoin et que, faute de moyens, certains enfants continuent malgré tout d’attendre.

 

Anne-Marie ETHIER,
Directrice générale,
Regroupement Partage